Allocution et réponses aux questions du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov dans le cadre de "L'Heure du gouvernement" à la Douma d'État de l'Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, Moscou, le 14 octobre 2015

Monsieur le président,

Chers collègues,

Tout d'abord, je voudrais vous remercier de me donner à nouveau la parole pendant cette ''Heure du gouvernement" à la Douma. Nos rencontres régulières, la coopération étroite entre le ministère des Affaires étrangères et le parlement, les comités spécialisés de la Douma et du Conseil de la Fédération assurent la synergie des efforts, l'unité et la solidarité à ce moment décisif pour l'avenir de notre pays. Nous considérons votre attention pour le travail du ministère des Affaires étrangères comme un outil important favorisant la promotion efficace des intérêts nationaux et la mise en Suvre de la politique étrangère de la Russie définie par le président Vladimir Poutine.

Ces derniers temps, le président Poutine a plusieurs fois présenté son estimation détaillée de la situation internationale, évoqué nos approches des questions-clés d'actualité globale et régionale. Il a notamment participé aux débats politiques dans le cadre de la séance plénière de la 70ème session de l'Assemblée générale de l'Onu à New York et accordé de nombreuses interviews aux médias russes et étrangers. Lors de ses interventions, il a proposé des mesures concrètes qu'il faut, d'après nous, adopter afin de résoudre les conflits les plus dangereux et les problèmes globaux.

La Russie se tient à une politique internationale indépendante et responsable. Nous voyons que cette politique suscite un soutien et une compréhension de plus en plus importants, car nos partenaires étrangers recourent de plus en plus activement à nos arguments. Les thèses-clés de la politique étrangère russe - telles que l'appui sur les normes fondamentales du droit international, la Charte de l'Onu et les moyens collectifs de résolution de problèmes internationaux, le respect de la diversité culturelle et civilisationnelle du monde contemporain - sont désormais utilisées par de très nombreuses délégations à l'Onu et au sein d'autres organisations.

Les tentatives de l'Occident, États-Unis en tête, de freiner le processus objectif de formation d'un nouvel ordre mondial plus juste, plus durable et polycentrique, de continuer à imposer sa vision des réformes, ne font que renforcer le chaos et l'anarchie, provoquent une méfiance voire un rejet ouvert de plus en plus marqué de la part de nombreux États.

La Russie poursuivra sa politique étrangère indépendante et diversifiée, qui répond à ses intérêts nationaux, afin d'assurer la souveraineté du pays et sa sécurité, de renforcer ses positions dans le monde contemporain qui se caractérise par une concurrence accrue. Notre pays occupe sa position traditionnelle d'acteur international principal et joue un rôle crucial dans le développement équilibré des relations internationales. Qui plus est, nous n'imposons rien à personne, n'essayons pas de jeter tout le monde dans le même panier, n'obligeons personne à sacrifier la paix et le bien-être sur l'autel de certaines valeurs.

Le président Vladimir Poutine a souligné que tout le monde était différent et qu'il fallait le respecter. Personne n'est obligé de s'adapter à un modèle de développement que quelqu'un a, à un moment, annoncé comme étant le seul modèle juste. C'est pourquoi il est nécessaire de cesser de se servir de l'Onu à des fins unilatérales et mercantiles. Des résultats positifs ne sont possibles que si tous les membres des Nations unies - et notamment ceux du Conseil de sécurité - réunissent leurs efforts pour trouver des solutions politiques et diplomatiques mutuellement acceptables.

Aujourd'hui, il est urgent de former un système de gouvernance mondiale conforme aux besoins du XXIe siècle. Il ne peut être créé que sur la base d'une entente entre les principaux centres de force et d'influence du monde actuel, de la reconnaissance de sa diversité civilisationnelle, de l'implication d'un éventail d'acteurs le plus élargi possible, du développement de la diplomatie de réseau - qui prévoit la création de structures souples afin d'assurer la coopération internationale - du soutien à la diplomatie populaire et parlementaire, de l'activité des ONG qui veulent sérieusement et sincèrement résoudre les problèmes internationaux. La Russie est prête à travailler dans tous ces domaines sur la base d'un large consensus avec tous ses partenaires.

Qui plus est, nous nous prononçons régulièrement en faveur d'actions collectives afin de trouver des réponses efficaces aux défis communs et aux menaces globales. Nous proposons à tout le monde de se laisser guider par les intérêts et les valeurs communs, sur la base du droit international, de réunir nos efforts pour résoudre les problèmes que nous partageons.

De nombreux participants à la session de l'Assemblée générale de l'Onu ont mis l'accent sur le fait que la menace la plus importante pour toute la communauté internationale résidait dans le terrorisme et l'extrémisme internationaux, dont la flambée au Proche-Orient et en Afrique du nord a pu se répandre dans le contexte de l'affaiblissement des institutions étatiques de plusieurs pays de la région - y compris à cause d'interventions étrangères. Dans certains pays, l’État même a été détruit. Les tentatives de mettre en Suvre des projets d'ingénierie politique et géopolitique, de faire chuter des régimes "indésirables", ont brisé les mécanismes de sécurité, provoqué le chaos et l'anarchie.

Le président Vladimir Poutine a formulé l'initiative d'un large front antiterroriste s'appuyant sur les normes du droit international et de la Charte de l'Onu et agissant de concert et en coordination étroite avec les États de la région qui portent la charge principale de la lutte contre le terrorisme et l'extrémisme.Ce front commun pourrait réunir des forces très différentes, tous ceux qui combattent les terroristes, rejettent leur idéologie, sont prêts à favoriser la prévention des plans très dangereux concernant la création d'un califat islamique sur un large territoire du Pakistan au Portugal, comme l'ambitionnent les idéologues de l'EI. La nécessité de créer ce front a été évoquée le 30 septembre lors de la séance ministérielle du Conseil de sécurité de l'Onu, convoquée à notre initiative. Nous avons présenté à nos partenaires un projet de résolution sur la coordination des actions de toutes les forces qui combattent l'EI et d'autres mouvements terroristes. Le projet contient certaines clauses qui portent la lumière sur les actions de la coalition actuelle en assurant le respect du droit international et la non-ingérence dans les affaires des États souverains sans leur approbation ou une décision appropriée du Conseil de sécurité de l'Onu. Pour le moment la réaction reste tiède, mais nous comptons sur l'adoption de mesures concrètes visant à promouvoir ces idées parallèlement au progrès vers le règlement de crises dans la région. Le travail sur ce projet se poursuit. Beaucoup de membres de l'Onu représentant des pays en développement ont exprimé leur attitude positive. Quant aux pays occidentaux, ils ne veulent pas participer à l'examen concret du projet pour des raisons évidentes. A mon avis, ils n'ont aucun argument pour contredire notre position. Néanmoins, nous sommes prêts à coopérer étroitement avec tous les pays, notamment avec les États qui font directement face à la menace terroriste. Dans ce contexte je voudrais mentionner les mesures pratiques qui résultent de nos objectifs actuels. Tout le monde a été frappé par les attentats en Turquie. Nous avons exprimé notre solidarité avec cet État ami et l'aidons à se préparer à la lutte contre l’État islamique de manière plus efficace. Nos militaires ont établis des contacts directs afin de concerter nos actions.

La lutte contre le terrorisme est évidemment un objectif prioritaire pour tout le monde. Comme je l'ai déjà dit, parallèlement, nous tentons d'obtenir la formation la plus rapide possible de conditions pour régler tous les problèmes de la région, y compris la crise syrienne, promouvoir la stabilisation dans d'autres pays tels que le Yémen, l'Irak et le Liban, et éliminer les causes de la flambée d'extrémisme.

Dans ce contexte troublé des affaires internationales, il faut sans doute s'entendre grâce à un travail politique et diplomatique assidu sur la base d'une égalité et d'un partenariat véritables. La Russie y est prête. D'autant plus que les événements récents confirment la justesse du proverbe sur l'eau qui creuse la pierre: des actions solidaires peuvent assurer un progrès même dans la résolution des problèmes les plus difficiles et les plus compliqués de notre temps. L'exemple le plus récent est l'accord relatif à l'élimination de l'arsenal chimique syrien et le règlement du dossier nucléaire iranien. A l'inverse, les tentatives unilatérales de résoudre des problèmes régionaux et internationaux ne donnent aucun résultat positif. Il faut rétablir la culture du compromis, que certains nos partenaires ont déjà perdue.

Malheureusement, les États-Unis poursuivent leur politique de soutien au "leadership" américain et de son "caractère exceptionnel". C'est leur approche unique. Si vous voulez, ils tentent de nettoyer le champ global pour instaurer leurs propres standards occidentaux uniformisés.

Nous sommes convaincus qu'aucun conflit ne peut être résolu par la force. Cela concerne évidemment les événements dans le sud-est de l'Ukraine. Nous sommes satisfaits des résultats des négociations des leaders du Quartet Normandie qui se sont déroulées le 2 octobre à Paris, notamment en ce qui concerne la reconnaissance par nos partenaires de la nécessité d'une mise en Suvre méticuleuse et complète des accords de Minsk du 12 février 2015. Aujourd'hui, il faut assurer le respect infaillible des engagements concernant la résolution de toutes les questions-clés via un dialogue direct entre Kiev et le Donbass. Il s'agit des élections locales, de l'amnistie et de l'assurance d'un statut spécial permanent du Donbass, notamment sur la base d'une réforme constitutionnelle.

Le cessez-le-feu pose les conditions préalables d'un retour à la vie paisible. L'agenda comprend également la résolution des problèmes économiques et sociaux accumulés et l'adoption de mesures visant à améliorer la situation humanitaire, assurer le rétablissement de l'économie et d'un quotidien normal pour la région.

Nous espérons que ce progrès dans le règlement du conflit intérieur ukrainien permettra de lever les obstacles artificiels à l'élaboration de réponses communes aux défis réels de tous les pays. Je voudrais notamment mentionner la crise des réfugiés en Europe, la nécessité de créer un système de sécurité unie et indivisible dans la région euro-atlantique, qui serait à la hauteur des dangers actuels. Je voudrais également souligner l'importance de la formation d'un espace économique et humain uni de Lisbonne à Vladivostok: ce projet stratégique de grande envergure pourrait garantir un développement harmonieux de tous les États qui font - ou ne font pas - partie de différentes structures d'intégration.

Autre priorité de la politique extérieure russe: l'élargissement de la coopération dans le cadre de formats multilatéraux comprenant la Russie qui existent dans l'espace de la CEI comme la Communauté des États indépendants, l'Union économique eurasiatique et l'Organisation du Traité de sécurité collective. Nous favorisons le renforcement de l'Union de la Russie et de la Biélorussie, ainsi que le développement du partenariat stratégique russo-biélorusse.

La Russie accorde une importance particulière au partenariat stratégique avec la Chine: les deux pays se sont mis d'accord sur de nombreux projets globaux à long terme, notamment les liens entre l'UEEA et la ceinture économique de la Route de la soie. Il s'agit de coordonner nos stratégies de développement afin de pousser en avant l'activité économique sur ce large espace qu'est l'Eurasie. Il est important de lancer le plus rapidement possible le travail dans ce domaine en réunissant les membres de l'UEEA et le potentiel de l'Organisation de coopération de Shanghai. Nous sommes attachés à l'élargissement du partenariat stratégique avec l'Inde, le Vietnam et d'autres pays de l'ASEAN et de la région Asie-Pacifique en général, à une participation active aux processus d'intégration qui prennent de l'ampleur dans la région afin de mettre en valeur son potentiel, y compris afin de favoriser le développement de la Sibérie et de l'Extrême-Orient. Qui plus est, nous sommes parfaitement prêts à reprendre une coopération de plein format avec l'UE et les États-Unis, si nos partenaires renonçaient à leur position actuelle qui s'appuie sur le langage des ultimatums et des sanctions illégitimes, qui n'a aucun avenir.

Nous concentrons nos efforts sur l'élargissement de la coopération dans le cadre du groupe des Brics, qui est un acteur de plus en plus important dans les affaires internationales. Le sommet d'Oufa et la récente rencontre des ministres des Affaires étrangères des pays membres des Brics à New York ont confirmé leur attachement à la coopération étroite entre nos pays et son élargissement vers de nouveaux domaines de partenariat en conformité avec le plan d'actions d'Oufa.

Nous poursuivrons un travail actif visant à perfectionner et à moderniser les outils de la politique étrangère en mettant l'accent sur la diplomatie économique, l'aide aux entreprises russes travaillant sur des marchés étrangers, le soutien politique et diplomatique aux projets stratégiques réunissant la Russie.

Nous envisageons d'utiliser les possibilités du soft power le plus efficacement et le plus largement possible. Évidemment, l'un des objectifs cruciaux de notre politique étrangère réside dans la défense des droits et des intérêts légitimes des citoyens et des ressortissants russes à l'étranger. Ces questions seront évoquées lors du Ve Forum mondial des compatriotes qui se déroulera à Moscou les 5 et 6 novembre.

Merci de votre attention. Je suis prêt à répondre à vos questions.

Question: Vous avez terminé votre allocution de manière très juste en mentionnant le Congrès des concitoyens à Moscou et l'utilisation du soft power dans notre politique étrangère. Le ministère russe des Finances a pratiquement coupé tout le financement du programme de travail avec nos compatriotes et l'agence Rossotroudnitchestvo, qui en est chargée, a désormais un nouveau chef dont les intérêts ne sont pas très proches des vôtres. Est-ce qu'on peut travailler avec les ressortissants russes, qui forment l'une des diasporas les plus importantes à l'étranger, avec seulement 160 millions de roubles?

Sergueï Lavrov: Ces chiffres ne sont pas tout à fait exacts. Si je ne me trompe pas, la Commission gouvernementale pour les ressortissants russes à l'étranger a débloqué 310 millions de roubles pour ce travail. Cet argent est partagé entre le ministère des Affaires étrangères et Rossotroudnitchestvo, mais il s'agit d'un programme uni et concerté, il n'y a aucun doublon. Concernant l'aspect financier de l'affaire, sachez que ce n'est pas notre seul canal de travail avec les compatriotes. Le gouvernement russe et la Chambre des comptes ont examiné ce sujet afin de définir le meilleur moyen d'action: ramasser toute la somme pour l'utiliser en bloc ou laisser les projets et les programmes existants dans le cadre des institutions participants à ce travail: le ministère de l’Éducation, le ministère de la Culture etc.Pour le moment, nous avons des commissions gouvernementales et des programmes sectoriels menés par les institutions, ainsi qu'un outil comme la Fondation Rousski mir qui s'occupe également de la promotion de la langue et de la culture russes, bien qu'elle soit destinée plutôt aux étrangers qui veulent prendre connaissance de notre langue, de notre culture et de notre littérature. En ce qui concerne le budget, on veut naturellement toujours plus. Mais ce dernier n'est pas si modeste, il est considérablement supérieur à ces 160 millions de roubles que vous avez annoncés.

Je voudrais souligner qu'aujourd'hui, à l'approche du Congrès qui aura lieu les 5 et 6 novembre à Moscou, nous menons un travail actif avec nos compatriotes. De nombreux ressortissants russes subissent une pression considérable - notamment dans les pays occidentaux - visant à les faire renoncer à leur soutien à la Russie, leur patrie, et à ses décisions justes concernant l'Ukraine, la Syrie etc. Mais la plupart des organisations font preuve de résistance, montrent l'attachement à leurs principes, leur refus de céder à des formes différentes de pression sur les citoyens - qui sont parfois très grossières et peu conformes à des pays civilisés. Leurs positions au Congrès seront assez bonnes. Nous les soutenons pour le respect de leurs droits légitimes dans leur pays de résidence. La Fondation de défense juridique des compatriotes est également dotée de plus de 100 millions de roubles. Le paysage, dans ce domaine, n'est donc pas aussi sombre qu'il semble si l'on ne s'arrête pas qu'au seul budget du ministère russe des Affaires étrangères.

Question: Malgré les efforts du président russe Vladimir Poutine et son allocution à l'Assemblée générale de l'Onu, appelant à trouver des moyens de lutter contre le terrorisme international, nous assistons à une hausse des tensions. Les "Forces démocratiques syriennes" ont annoncé qu'elles prendraient Racca dans quelques semaines. Les forces du gouvernement poursuivent quant à elles leur offensive vers Alep. Il est bien probable que ces forces s'affrontent au final sur le champ de bataille. Y-a-t-il d'autres formats concrets, hormis le Conseil de sécurité déjà mentionné, qui pourraient favoriser l'unification des efforts russes et américains dans la lutte contre le terrorisme international?

Sergueï Lavrov: Le président russe Vladimir Poutine a évoqué en détails ce sujet, y compris lors de son discours d'hier au VIIe Forum d'investissements "La Russie appelle!". Je vais vous rappeler la chronologie des événements. Quand nous nous sommes rendus compte du fait que la coalition créée par les États-Unis ne mettait pas activement en Suvre ses objectifs, nous avons compris la nécessité de répondre aux demandes des autorités syriennes et de les aider à combattre le terrorisme sur le territoire du pays. En préparant cette décision, nous avons prévenu nos partenaires principaux, y compris les États-Unis, que nous voulions mettre en Suvre plus efficacement les objectifs communs de toute la communauté internationale, notamment celui de lutter contre la menace terroriste au Proche-Orient et en Afrique du nord.

Comme vous le savez, nos militaires ont créé avec leurs collègues syriens, irakiens et iraniens un centre pour assurer les échanges de renseignements et d'autres informations pour lutter plus efficacement contre l'EI et d'autres mouvements terroristes sur le territoire de la Syrie et de l'Irak. Compte tenu du fait que ce prétendu "califat" occupe des parties importantes de l'Irak et de la Syrie, nous avons invité nos autres partenaires à prendre part aux travaux de ce centre d'information pour que tout le monde possède les mêmes données, pour éviter les malentendus. Leur réaction n'a pas été constructive. Ils ont demandé pourquoi il fallait le faire en Irak, où la situation était assez troublée. Nous avons répondu que selon nos estimations, ce centre pourrait fonctionner dans des conditions assez bonnes, mais que nous étions prêts à baser notre coopération sur un autre lieu s'ils en avaient envie. Suite à la décision du Conseil de la Fédération russe nous étions prêts à lancer nos frappes contre les positions de l'EI en réponse aux demandes des autorités syriennes. Nous avons également prévenu nos collègues américains au cours du séjour du président russe Vladimir Poutine à New York et notamment lors de son entretien avec son homologue américain Barack Obama. Je pense que ce n'est plus un secret: le président américain a dit qu'il était au courant d'une telle possibilité. Suite à cet entretien, nous avions proposé aux Américains ce que le président Poutine a annoncé hier à l'opinion publique russe et mondiale: envoyer à Moscou une délégation d'experts militaires afin de s'entendre sur un nombre de mesures communes pour, ensuite, envoyer à Washington notre délégation de haut niveau menée par le premier ministre russe Dmitri Medvedev et regroupant des militaires et des représentants de services de sécurité et du ministère de la Défense. Cette proposition a été avancée encore à la fin septembre, quand nous étions présents à New York. Tout cela s'est soldé par la volonté exprimée de la partie américaine de concerter les mesures pour éviter des incidents non-prémédités dans l'espace aérien des pays en crise, ce qui a déjà fait l'objet de deux conférences vidéo. Si je ne me trompe pas, c'est aujourd'hui que la troisième devrait avoir lieu. De telles mesures sont concertées. Mais aujourd'hui, nous avons obtenu une réponse officielle - le rappel public d'hier du président Poutine a visiblement poussé les Américains à réagir à nos propositions. Les Américains ont dit qu'ils n'auraient pas la possibilité d'envoyer leur délégation à Moscou ni de recevoir la nôtre à Washington. La prévention des incidents est donc la seule chose qui suscite de l'intérêt de la part de nos collègues américains. C'est dommage. Il est important que nos militaires, qui travaillent actuellement dans le ciel syrien, et leurs collègues américains comprennent les actions des deux parties pour prévenir des accidents. Vladimir Poutine l'a activement soutenu. Nous sommes, bien sûr, prêts à aller beaucoup plus loin et à concerter nos efforts de manière plus profonde, y compris afin d'atteindre le but annoncé par la coalition il y a un an: éliminer l’État islamique. Le refus de cette coopération soulève sans doute des questions.

Vous avez mentionné la nouvelle alliance", Les forces démocratiques syriennes". Nous suivons cette structure. Elle regroupe beaucoup de groupes armés. Parmi ces derniers, les Kurdes ou les assyriens ne sont pas, d'après nous, des mouvements terroristes. Nous sommes prêts à travailler avec eux, tout comme nous étions prêts à coopérer avec l'Armée syrienne libre. Tout indique pourtant que cette nouvelle structure est destinée à remplacer l'ASL. Nous voulons surtout que ceux qui influent sur ces formations, les arment et les financent - s'ils rejettent vraiment l'extrémisme et le terrorisme - nous aident à contacter ces gens, à coopérer avec eux, à les soutenir tout comme nous soutenons l'armée syrienne qui reprend des régions et des sites occupés par les terroristes. Nous sommes prêts à les aider de la même manière. Malheureusement, nos collègues étrangers, notamment les Américains, évitent de tels contacts. Cela soulève des questions sur les objectifs concrets de leurs actions sur le territoire syrien via les groupes qu'ils soutiennent. Notre position reste la même: nous rappelons chaque jour à ceux qui influent sur la situation en Syrie que nous sommes prêts à une coopération étroite, confidentielle et concrète avec les pays de la région, y compris l'Arabie saoudite. Le successeur du prince héritier du pays s'est rendu dimanche dernier à Sotchi en Russie pour s'entretenir avec le président russe. Tout comme le prince héritier des Émirats arabes unis. Nous maintenons des contacts réguliers avec l’Égypte et d'autres pays de la région. Nous sentons de leur part un intérêt plus marqué à établir une coopération concrète. Nous travaillons naturellement avec nos voisins turcs et pratiquement tous ceux qui s'inquiètent de la situation en Syrie et de ses conséquences pour la région.

Question: Je voudrais vous remercier de votre travail. Ces derniers jours nous constatons un progrès dans la coopération entre les experts russes et américains concernant la sécurité des vols militaires. Peut-on définir les domaines possibles de partenariat? Il est important de comprendre le progrès dans les relations avec nos collègues américains.

Sergueï Lavrov: L'accord sur les mesures militaires et techniques de prévention des incidents dans l'espace aérien est déjà pratiquement conclu et devrait entrer en vigueur dans les jours à venir. J'espère que la concertation de tous les documents pourra aujourd'hui aboutir. Ensuite, nous sommes prêts à prendre des cartes pour vérifier où sont les terroristes selon les deux parties. Je suis certain que si tout le monde travaille de manière honnête, ces estimations seront identiques dans la plupart des cas. Beaucoup de facteurs entrent en compte. Il existe des groupes qui se penchent sur des objectifs locaux. Tout le monde n'a pas, pourtant, d'informations sur ces derniers et il vaut donc mieux en échanger. Les Jordaniens, les Turcs et d'autres voisins de la Syrie et de l'Irak ont également des informations utiles. Le premier pas est donc d'ouvrir les cartes au sens direct et au sens figuré pour ensuite prouver par les faits que nous faisons ce que nous avons annoncé: lutter contre le terrorisme. Nous ne tentons pas de miser sur l'épuisement de l'EI - ce mouvement a au contraire renforcé ses positions et élargi ses territoires pendant les opérations de la coalition américaine - et du gouvernement de Bachar al-Assad: cette théorie suggère qu'il serait possible de donner un coup de grâce à l'EI affaibli suite à la chute du gouvernement de Damas. Je ne veux pas croire que certains nos collègues occidentaux se laissent guider par une logique aussi simple. Et si ce n'est pas le cas, je ne vois aucune raison de ne pas débattre des choses très importantes pour la région et pour nous-mêmes.

Question: Ces derniers temps, certains pays occidentaux entreprennent des actions hostiles envers la Russie. Plus précisément, je veux parler de l'adoption par les tribunaux de ces pays, ou par des cours internationales, de décisions relatives aux biens russes à l'étranger. Il s'agit d'un chantage exercé sur la Russie par le biais de menaces d'expropriation. En bref, la guerre contre Moscou porte désormais un caractère juridique. A une époque, notre pays se tenait au principe de l'immunité absolue de l’État, ce qui est tout à fait acceptable du point de vue du droit international. Mais depuis, la Russie a signé des accords internationaux limitant cette immunité. Cela a permis à des acteurs malveillants de saisir des cours étrangères de plaintes contre la Russie. Ces tribunaux y donnent suite, et les examinent en détails. D'après vous, est-il nécessaire de revoir certains accords signés afin d'assurer une protection juridique plus active et plus fiable de la propriété russe à l'étranger?

Sergueï Lavrov: Je ne suis au courant d'aucun accord dans le cadre duquel nous aurions renoncé à l'immunité de l’État. Au contraire, une convention internationale est là pour la définir et la défendre. Elle est en vigueur. Elle réunit la plupart des pays, y compris la Fédération de Russie. Nous n'avons, en aucune façon, renoncé à notre position stipulant que tout le monde sans aucune exception devait respecter l'immunité de l’État. Les cas que vous avez mentionnés - les décisions de la Cour européenne des droits de l'homme et du tribunal de la Haye - sont majoritairement injustes et nous les contestons de manière judiciaire. Nous avons mis fin aux tentatives de certains exécuteurs trop zélés, dans deux ou trois pays d'Europe occidentale, de mettre immédiatement en Suvre ces décisions injustes au niveau national, notamment leurs tentatives de saisir notre propriété diplomatique et les comptes bancaires des institutions russes à l'étranger. La Belgique n'a pourtant pas encore annulé ces mesures contre le bureau de Rossotroudnitchestvo. Mais on nous assure que le pouvoir exécutif belge va s'en occuper.

La Russie fait donc l'objet d'attaques malhonnêtes, notamment via les décisions injustes de certaines institutions judiciaires étrangères. Mais nous y résistons. Nous avons des capacités juridiques et nous nous en servons - comme le font aussi nos entreprises frappées par des sanctions illégitimes des États-Unis et de l'UE.

Question: Monsieur le ministre, la diplomatie russe comprend parfaitement les défis et les dangers du monde actuel. Le nihilisme juridique au niveau international en est certainement l'un des principaux. Pensez-vous que la Fédération de Russie doive entreprendre plusieurs mesures concrètes et, par exemple, proposer à l'Onu d'organiser une "décennie du droit international" afin d'élaborer des systèmes internationaux et mondiaux de perfectionnement de l'ordre juridique mondial?

Sergueï Lavrov: Le respect du droit international est le fondement de notre position sur l'arène internationale. Cette position reste inchangée: le président Vladimir Poutine et le ministère des Affaires étrangères la confirment constamment. Il existe, au sein de l'Onu, la Commission du droit international, c'est-à-dire un organe spécial dont l'agenda comprend le développement progressif du droit international. A mon avis, cette question reste toujours très pertinente.

Mais est-il possible d'annoncer une "décennie du droit international" à l'Onu? Il faut consulter le calendrier des événements, fixer ce que cette décennie pourrait apporter. Il faut sans doute rappeler constamment la nécessité de respecter les engagements, car dans de nombreux cas, y compris en Ukraine, on oublie - sciemment ou pas - la nécessité de mettre en Suvre les accords existants. Mais l'essentiel et de comprendre quelle initiative juridique il serait possible d'entreprendre afin de renforcer cette position et d'assurer le respect total par les parties de leurs engagements à l'aide de documents juridiquement contraignants. Si les membres de la Douma comme Vassili Likhatchev, notre juriste renommé, ont des idées concrètes, nous les examinerons certainement, organiserons des rencontres et des consultations. Cela pourrait se solder par une initiative réelle.

Question: Monsieur le ministre, l'aviation russe a déjà fait ses preuves en Syrie. On sait que le gouvernement irakien évoque la possibilité d'inviter les forces russes à combattre l'EI. Mais cette organisation terroriste est active non seulement eu Moyen-Orient, mais aussi en Afrique du nord et en Asie centrale. Y-a-t-il d'autres demandes ou invitations de ce genre? Comment allons-nous y réagir?

Vous avez souligné le principe de la dignité dans le domaine de la politique étrangère. Les mécontents ont tout de suite répliqué qu'il valait mieux être humilié et riche que fier et pauvre. Quelle est la position de la Russie?

Sergueï Lavrov: Hier, j'ai déjà évoqué ma position sur la deuxième question. Je suis persuadé qu'un pays comme la Russie ne doit pas avoir honte de son histoire et de son passé, ne doit pas s'excuser auprès de qui que ce soit ni affirmer la primauté de l'abondance dans la vie humaine. Nous sommes en fait un autre peuple, une autre nation. Vous souvenez-vous des débats sur le blocus de Leningrad? La plupart des Russes ne sont pas obligés de faire un tel choix, qui est inacceptable.

En ce qui concerne la lutte contre l'EI, nous avons entendu ce que disent nos collègues iraniens ou afghans, qui s'inquiètent également du renforcement des positions de cette organisation terroriste dans leur pays. Nous n'avons reçu aucune demande officielle, mais si elles arrivaient la décision serait prise par le commandant en chef et l'institution référente, c'est-à-dire le ministère de la Défense. Le ministère des Affaires étrangères participera lui-aussi à ce travail.

A mon avis, l'essentiel n'est pas de rechercher des lieux où nous serions en mesure d'aider qui que ce soit, mais de former un front uni: ni l'Amérique ni la Russie ne peuvent relever ce défi seules. Comme l'a souligné le président Vladimir Poutine lors de son intervention à l'Assemblée générale de l'Onu, l'ampleur de la menace est telle qu'elle n'est pas sans rappeler l'époque de la coalition antihitlérienne. Il faut donc mettre de côté toutes les divergences idéologiques qui, d'ailleurs, sont pratiquement inexistantes.

Question: Monsieur le ministre, dans les médias, notamment étrangers, nos adversaires extérieurs se sont visiblement rendus compte de l'efficacité des frappes russes en Syrie et ont décidé de changer d'angle d'attaque, en disant à tout le monde que les frappes russes ne ciblaient pas principalement l'EI mais l'opposition syrienne modérée. Que font le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Défense via les canaux diplomatiques et médiatiques pour présenter des informations objectives à la communauté internationale?

Sergueï Lavrov: C'est exactement ce que nous faisons: nous essayons de répondre immédiatement à toutes les désinformations et les provocations. Nous avons attiré l'attention sur le fait que, suite au lancement des opérations russes, les médias occidentaux ont publié de manière synchronisée des informations sur certains groupes de l'opposition modérée syrienne dont pratiquement personne n'avait entendu parler avant. On dit que ces groupes se réunissent dans la lutte contre les terroristes, mais sont parfois obligés de coopérer avec eux car, comme l'indiquent les auteurs de ces articles, il leur est très difficile de survivre sous les frappes russes, ce qui pousse les opposants modérés à s'appuyer sur les terroristes. Ils mentionnent notamment un mouvement comme le Front al-Nosra. Par ailleurs, certains analystes occidentaux considèrent cette organisation comme "n'étant pas si mauvaise", et il serait donc possible selon eux de s'appuyer sur elle dans la formation de l'avenir de la Syrie suite à un certain "rebranding". Qui est pourtant impossible et inacceptable car le Front al-Nosra fait partie de la liste des organisations terroristes du Conseil de sécurité de l'Onu. Ce groupe est présent sur les listes terroristes de nombreux pays, y compris européens. Il y aura des actes de désinformation. C'est inévitable. Nous le voyons, comme nous voyons que ce sont nos actions décisives qui ont suscité ce flot de désinformation. Mais c'est peut-être pour le mieux, car personne n'évite plus la question: "Où sont ces opposants patriotiques syriens auxquels on peut parler pour combattre le terrorisme?" Aujourd'hui, tout le monde est obligé de montrer sa vision. La prochaine étape pourrait donc résider dans une rencontre honnête de toutes les parties intéressées, qui permettrait d'établir clairement qui combat en Syrie pour les idéaux terroristes et qui veut obtenir la paix et la prospérité dans son pays.

Question: Ces dernières décennies, les relations internationales connaissent des mutations profondes. Parfois, j'ai l'impression qu'elles touchent à tout l'éventail des principes et des liens internationaux qui se sont formés et perdurent depuis 300 ou 400 ans. En tant qu'économiste, je m'inquiète des aspects économiques et géoéconomiques des relations internationales. Il n'y a pas longtemps, j'ai participé au Forum économique oriental à Vladivostok. Juste après cet événement, nous avons appris une nouvelle peu agréable pour la Russie: la formation du Partenariat transpacifique qui est le bloc commercial le plus important du monde et réunit 11 pays. Il représente environ 40% du commerce mondial. On parle également de la formation d'un Partenariat transatlantique. Ainsi, les Américains seront en mesure d'imposer leurs réglementations et règles internes pour contrôler 75% du commerce mondial. On dit que nous pourrions être poussés en marge de la géoéconomie mondiale. Quelles mesures le ministère russe des Affaires étrangères compte entreprendre afin d'éviter ce scénario?

Sergueï Lavrov: Le président russe Vladimir Poutine l'a évoqué lors de son allocution à l'Assemblée générale de l'Onu. Il a mis en garde contre une politique de destruction du système commercial multilatéral sous l'égide de l'OMC. La deuxième étape des négociations dans le cadre de l'OMC, qui auraient dû se solder par des accords sur certains problèmes pas encore couverts par les normes de l'organisation, a été freinée. Ces pourparlers ne peuvent plus progresser depuis des années car les économies dites "émergentes" ont tenté d'obtenir plus de respect envers leurs droits, plus de justesse concernant leurs positions sur les marchés internationaux. Les pays occidentaux qui contrôlaient ces marchés se sont fermement opposés à ces tentatives, ce qui a empêché de libéraliser le marché international. Menés par les États-Unis, ces derniers ont décidé de lancer des initiatives régionales et ont amorcé les négociations sur les partenariats transatlantique et transpacifique. Ce dernier a récemment pris la forme d'un document posant les fondements du travail ultérieur. Ces deux entités ont été annoncées comme "fermées". Les pays invités ont été triés au cas par cas. Le Partenariat transatlantique concerne donc les pays de l'UE, alors que les participants au Partenariat transpacifique ont été sélectionnés par les Américains - qui n'y invitent plus personne. Qui plus est, les négociations restent secrètes: les informations sur leur déroulement sont inaccessibles non seulement à l'opinion publique des pays concernés, mais aussi à leurs grandes entreprises qui seront directement touchées par les nouveaux accords. Nous considérons ces pratiques comme une tendance indésirable voire dangereuse, destructrice pour le système commercial universel et multilatéral. Oui, des risques existent car on tente d'ajouter, à ce que nous avons négocié pendant 18 ans avant notre entrée à l'OMC, des obligations d'une partie des membres de l'organisation qui feront partie, comme l'ont dit, d'un club privilégié. Il faut rechercher des issues à cette situation. Premièrement, nous avons ici des alliés au sein de l'UEEA. Cette organisation est actuellement en cours de formation et, malgré les difficultés actuelles, tout le monde est certain qu'il s'agit d'un projet très prometteur et avantageux pour tous les participants à long terme. Deuxièmement, j'ai déjà mentionné le lancement du travail visant à assurer sa fusion avec la ceinture économique de la Route de la soie, avancée par la Chine. Par ailleurs, Pékin n'a pas non plus été invité à rejoindre le Partenariat transpacifique, ce qui en dit long sur les plans des initiateurs de ce projet. Il s'agit d'une posture d'affrontement avec la Chine, d'endiguement. Oui, la réalité actuelle est telle qu'elle est. Mais - je le répète - nous avons des ressources et des réserves grâce à l'intégration économique eurasiatique qui pourrait s'élargir et se développer, notamment à l'aide de l'Organisation de coopération de Shanghai et de la ceinture économique de la Route de la soie. Il s'agit de positions concurrentielles très fortes et je suis certain qu'il nous faut en profiter au maximum.

Question: Depuis plus de 18 mois, le Parti communiste de la Fédération de Russie aide les habitants de Donetsk et de Lougansk à surmonter la catastrophe humanitaire qui les frappe. A ce jour, on a envoyé dans le Donbass 42 convois humanitaires transportant plus de 5 000 tonnes d'aide. L'article 9 des accords de Minsk prévoit le rétablissement total du contrôle de la frontière ukrainienne par le gouvernement du pays dans toute la zone du conflit. Compte tenu du caractère du pouvoir actuel de Kiev, la mise en Suvre de ce point de l'accord risque de se solder par un blocus total des régions de Donetsk et de Lougansk - comme c'est le cas en Transnistrie -, de nouvelles victimes nombreuses parmi la population et des répressions massives contre les insurgés et leurs familles. Comment la Russie pourrait-elle accorder une aide nécessaire au sud-est de l'Ukraine si un tel scénario se concrétisait? Pourriez-vous également commenter la situation relative au Boeing malaisien abattu en juillet 2014 au-dessus de l'Ukraine?

Sergueï Lavrov: La Fédération de Russie empêchera le scénario que vous avez mentionné dans le sud-est de l'Ukraine, car les accords de Minsk sont impossibles à altérer: ils stipulent un ordre clairement fixé d'initiatives. Avant de parler du rétablissement du contrôle du pouvoir de Kiev le long de la frontière russo-ukrainienne, les autorités doivent faire plusieurs pas très sérieux. Cela concerne, en premier lieu, un statut politique particulier permanent et réel pour le Donbass. Tout est fixé: l'amnistie pour les participants à ces événements, des droits spéciaux en ce qui concerne la langue russe, la nomination de procureurs et de juges, l'existence d'une milice populaire dans ces régions, des relations économiques particulières avec la Russie. Les accords de Minsk évoquent tout cela de manière parfaitement claire. D'abord, il faut obtenir que ce statut spécial soit établi de façon permanente dans les lois et la constitution de l'Ukraine. Les accords de Minsk formulent directement cette exigence. Deuxièmement, on a besoin d'une amnistie complète, d'élections libres, dont les modalités doivent être concertées entre les autorités ukrainiennes et le Donbass selon les accords de Minsk. Troisièmement, il faut lever le blocus économique de la région, rétablir son ravitaillement, résoudre le problème humanitaire, effectuer des échanges de prisonniers. Le rétablissement du contrôle sur toute la frontière russo-ukrainienne par les autorités de Kiev ne pourra donc être évoqué que suite à la mise en Suvre de toutes les réformes nécessaires et l'adoption d'une constitution répondant à toutes les exigences sur la base du statut spécial du Donbass. Notre objectif est de faire que le président ukrainien Petro Porochenko respecte tous ses engagements. Après la mise en Suvre de ces derniers, tous les habitants du sud-est de l'Ukraine auront des garanties fiables de la sécurité et du respect de leurs droits politiques, culturels etc.

En ce qui concerne le Boeing, nous examinerons le rapport d'hier. Nous avons déjà beaucoup de questions - que nous avons d'ailleurs posées dès le début. Elles restent toujours sans réponse.

Aujourd'hui j'ai entendu le premier ministre néerlandais Mark Rutte appeler la Russie à respecter ce rapport. Nous respectons toujours les opinions des autres mais nous voulons le faire sur la base de la réciprocité. Personne n'a respecté notre opinion et ne l'a vraiment demandée. Nous avons insisté pour que l'entreprise Almaz-Antei - le producteur du missile qui a selon eux abattu l'avion - participe activement à toutes les expériences, réponde aux questions, donne des renseignements etc. Mais ce n'a pas été le cas. Comme on le sait, Almaz-Antei a lui-même organisé des tests grandeur nature et partagé les résultats. Les auteurs du rapport promettent actuellement de les prendre en considération.

Outre ce respect réciproque, je voudrais rappeler à nos collègues néerlandais et aux cinq pays qu'ils ont regroupés pour l'enquête, la nécessité de respecter les décisions du Conseil de sécurité de l'Onu, qui avait adopté en juillet 2014 une résolution exigeant une enquête objective, impartiale et conforme aux normes internationales. Elle stipulait notamment qu'il fallait impliquer l'Organisation de l'aviation civile internationale de manière réelle et pas seulement apparente. Cela n'a pas non plus été le cas. Je ne sais pas pourquoi. Nous avons attiré l'attention sur ce point, proposé d'envoyer une mission du Conseil de sécurité sur les lieux de la catastrophe. Nos partenaires occidentaux l'ont également refusé. En ce qui concerne les conclusions techniques et technologiques, l'Agence fédérale des transports aériens et Almaz-Antei ont présenté des matériaux qui parlent d'eux-mêmes. Les experts comprennent sans doute de quoi il s'agit.

Question: L'année dernière, quand on a évoqué la construction du gazoduc Turkish Stream, il était déjà clair que la Turquie pourrait à tout moment changer son point de vue en raison de ses relations étroites avec les États-Unis, son statut de membre de l'OTAN et sa volonté manifeste de rejoindre l'UE. Compte tenu de la situation compliquée en Syrie et de nos divergences sur cette question, certaines voix turques ont annoncé le projet d'acheter du gaz iranien. Quel est l'état actuel de Turkish Stream? Qu'envisagent de faire les autorités russes afin de reprendre sa construction?

Sergueï Lavrov: La situation en est toujours au point de départ car la Turquie doit organiser des élections. Faute d'un gouvernement permanent, personne dans le pays n'est mandaté pour signer des documents nécessaires afin d'assurer la mise en pratique du projet Turkish Stream. Les accords politiques demeurent. Le président turc Recep Tayyip Erdo.an l'a confirmé le 23 septembre lors de sa visite en Russie, dans le cadre de laquelle il a participé à l'inauguration de la Grande mosquée de Moscou et s'est entretenu avec le président russe Vladimir Poutine. Nos partenaires turcs l'ont de nouveau confirmé au cours de la visite du ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavu_o.lu à Sotchi. Nous avons les mêmes informations au niveau des experts des ministères de l’Énergie des deux pays.

Il faut donc attendre les élections et la formation du gouvernement qui sera mandaté pour prendre des décisions contraignantes.

Question: L'Irak, l'Afghanistan, la Libye, la Syrie… Quelle sera la prochaine étape sur la voie des intérêts nationaux des États-Unis?

Sergueï Lavrov: Vous n'avez pas mentionné l'Ukraine, mais vous l'avez sans doute sous-entendue.

Nous avons un dialogue franc avec les responsables américains. Je m'entretiens régulièrement avec le secrétaire d’État américain John Kerry. Le président russe Vladimir Poutine a eu une conversation très franche et détaillée avec son homologue américain Barack Obama.

Nous comprenons parfaitement que les grandes puissances doivent coopérer. C'est exactement le principe de la Charte de l'Onu. Après la Seconde Guerre mondiale, tout le monde a compris que si les grandes puissances - qui étaient alors les pays victorieux - s'entendaient, ces accords serions fiables, durables et réalisables. C'est pourquoi on a introduit le droit de veto fixé dans la Charte. Si les cinq membres permanents travaillent ensemble, respectent les positions des autres et ne tentent pas de les réfuter - ce qui provoque le recours au droit de veto -, mais essaient de trouver un compromis tenant compte des intérêts de tous les États, tout va comme il faut. Mais si nos collègues américains décident que le processus de l'Onu est trop lent, que ces Russes intransigeants veulent que les États-Unis prennent en considération trop de propositions russes, que la Chine avance parfois des idées gênantes, ils ont la tentation de contourner le Conseil de sécurité pour lancer rapidement une opération qui ne semble nécessaire qu'aux autorités américaines à tel ou tel moment.

Cela concerne l'Irak. Cela concerne la Libye: la décision sur ce dossier a été prise par l'OTAN, mais l'Alliance ne fait rien sans approbation américaine. Aujourd'hui, c'est la Syrie. La situation au Yémen est également très compliquée. Vous avez mentionné l'Afghanistan où - tout comme au Yémen - le gouvernement a été formé de manière assez particulière. L'Afghanistan a organisé des élections, mais le décompte des voix a duré plusieurs mois. Ensuite, on a décidé de les recompter. En résultat on a annoncé que le vainqueur n'était pas celui que tout le monde supposait, mais un autre. Mais le nombre exact de voix n'a pas été révélé. En bref, les Afghans se sont vus imposer une structure que nous soutenons - car nous voulons que ce pays reste stable -, mais qui ne fonctionne pas parce qu'elle a été dictée de l'extérieur sur de nombreux aspects.

Même chose pour le Yémen. Il y a deux ans, un accord a été obtenu mais en réalité il a été imposé sans permettre aux Yéménites de trouver une option plus convenable au respect des intérêts de tous les groupes du pays. On peut donc beaucoup parler de la question que vous avez soulevée, mais nous tentons tout simplement de montrer sur des exemples, y compris très récents, les répercussions néfastes d'actions hâtives et unilatérales qui ne tiennent pas compte des intérêts d'autres États qui sont en mesure d'influer sur la situation et le font dans les faits. Nous avons besoin d'un travail conjoint, auquel nous appelons régulièrement les Américains.

Question: En août dernier, une séance du Conseil d’État a souligné que le tourisme pourrait influer de manière très significative sur le développement de l'économie russe. Le président Poutine a évoqué l'exemple positif de l'annulation des visas pour les Israéliens, qui a permis de faire doubler le nombre de touristes provenant de ce pays. L'allègement du régime des visas pour les touristes chinois a également fait ses preuves: plus d'un millions de Chinois arrivent chaque année dans notre pays, dépensent leur argent, achètent des biens et de la nourriture, séjournent dans nos hôtels. Ils contribuent donc au développement de notre pays. Le processus de Bologne exige également que notre jeunesse puisse aller faire ses études à l'étranger, que des étudiants étrangers viennent dans nos universités. Lors de la séance du Conseil d’État, Vladimir Poutine a ordonné d'examiner la possibilité d'alléger les régimes de visas afin d'attirer des touristes étrangers dans notre pays et favoriser ainsi la croissance de son économie. Que fait le ministère des Affaires étrangères afin d'intensifier ce processus?

Sergueï Lavrov: A mon avis, ce processus se développe activement. Nous avons des accords sur l'annulation des visas ou sur un allégement considérable du régime des visas avec plus de 80 pays.

Vous avez mentionné le processus de Bologne. En premier lieu, tout dépend de la position de l'Union européenne. Vous savez ce qu'elle pense de ce projet assez vieux portant sur l'annulation des visas. L'UE l'a tout simplement freiné. Qui plus est, cette position négative s'est fait sentir longtemps avant la crise ukrainienne.

Une minorité au sein de l'Union européenne, petite mais agressive, a exigé de ne pas signer l'accord sur l'annulation des visas entre la Russie et l'UE avant l'instauration de ce régime entre l'Europe et l'Ukraine, la Moldavie et la Géorgie. Ces conditions ont été directement posées. Bien que tout fut prêt d'un point de vue pratique et technique: nous avons accompli tous les accords dans les quatre domaines qu'il fallait régler pour obtenir un régime sans visas avec l'Union européenne. Tout a été fait. Cette question ne dépend donc pas de nous. Nous l'avons souligné dès 2003.

En ce qui concerne d'autres pays avec lesquels nous n'avons pas encore de régime sans visas, nous menons des négociations en ce sens. Cela concerne tout d'abord des pays ayant un bon potentiel touristique. Il y a des voix, y compris au sein de notre gouvernement, qui proposent d'annuler les visas pour les touristes étrangers sans réciprocité. Mais sans cela on ne peut pas faire grand-chose. Il s'agit d'un principe fondamental des relations internationales, de la diplomatie. A notre avis, cela serait injuste de notre côté. Cela dépend de notre position, si nous nous considérons comme un pays égal en droits par rapport aux autres Etats, ou comme un pays subordonné.

De nombreux pays nous proposent de manière unilatérale un régime sans visas pour nos touristes. Dans ces cas-là nous leur offrons toujours de signer un accord intergouvernemental pour que ce geste soit mutuel.

Autre sujet concret: on évoque souvent la possibilité d'octroyer un séjour de transit sans visas pour 72 heures dans les ports et aéroports russes internationaux. Cette initiative est actuellement testée dans la région de Kaliningrad sur la décision mutuelle des autorités fédérales et régionales. Ces essais ont donc lieu et seront prolongés en 2016. Bref, je suis certain que la réciprocité nous permettra d'obtenir des progrès dans nos relations avec n'importe quel partenaire dans ce domaine.

Sergueï Lavrov: Tout d'abord, je voudrais vous remercier sincèrement de votre support. Les initiatives évoquées par les représentants du Parti communiste font partie de notre politique étrangère. Elles sont très importantes pour que le pays renforce ses positions, surtout dans la situation actuelle compliquée.

Je ne vais pas commenter les souhaits évoqués et les questions soulevées. Les collègues ont dit qu'ils formuleraient la requête de manière concrète. Des réponses à cette dernière existent déjà, mais je ne vais pas prendre votre temps.

En conclusion je voudrais dire que lors de notre rencontre, on a reçu des informations sur lesquelles je voudrais bien attirer votre attention. Comme vous le savez, dans le contexte des opérations des forces aériennes russes en Syrie, on nous demande constamment si nous luttons en réalité contre le terrorisme. Certains pensent que nous ne dédions pas tous nos efforts à la lutte contre le terrorisme, mais à protéger le régime. Le président russe Vladimir Poutine a évoqué ce sujet.

Hier, comme vous le savez, notre ambassade à Damas a été la cible de deux tirs de mortier. Un obus est tombé près d'un complexe sportif, alors que l'autre a touché le toit d'un bâtiment résidentiel en provoquant un petit feu qui a été rapidement éteint. Dieu merci, il n'y a pas de victimes. Face à des situations de ce genre, indépendamment des lieux où elles surviennent, nous adoptons au Conseil de sécurité de l'Onu de brèves condamnations de ces attentats. Nous avons diffusé un texte typique en ce sens, que le Conseil de sécurité a utilisé régulièrement suite aux attentats en Europe, en Afrique et sur d'autres continents. Malheureusement, les mêmes collègues américains qui s'interrogent pour savoir si nous combattons les terroristes, ont refusé de soutenir la formule qualifiant cet événement d'attentat, et proposé de la substituer par les propos suivants: "Nous condamnons les tirs et soulignons que c'est l'hôte, c'est-à-dire le gouvernement syrien qui porte la responsabilité de la sécurité des ambassades et des consulats".

Tout le monde sait pourtant parfaitement que la périphérie de Damas est occupée par des islamistes, notamment des combattants des mouvements terroristes présumés. Il est donc dommage que nos collègues américains ne prennent pas le parti de ceux qui combattent les terroristes et condamnent le terrorisme. Il s'agit d'un nouvel exemple de "deux poids, deux mesures".

Je voudrais encore une fois vous remercier, monsieur le président, de cette opportunité. Il est toujours utile de sentir les humeurs du parlement en ce qui concerne des aspects concrets de telle ou telle situation dans le domaine de la politique étrangère. Cela nous est très utile. Nous comptons sur la poursuite de notre coopération.